L’épave des marbres de Saint-Tropez

L’épave des marbres de Saint-Tropez
Argumentaire pour la conférence du 7 mai 2018

L’emplacement de l’épave, situé en mer à une centaine de mètres du cimetière de Saint-Tropez, était connu des pêcheurs locaux qui voyaient dans ces blocs arrondis des pierres de moulins, sans doute à cause de la proximité de ce site avec les moulins à vent situés sur la colline du Moulin Blanc (Figure 1). C’était un bon coin pour la pêche car ces blocs étaient percés de trous par les coquillages lithophages et avec les algues qui s’y fixaient, cela attirait les poissons.
En 1950 un tropézien, Albert COCCOZ (figure 4) secrétaire de la Société Historique et Archéologique de Saint-Tropez, déclare l’épave à la Direction Régionale des Antiquités historiques. A la demande d’Albert COCCOZ, Henri BROUSSARD, vice-président du Club Alpin Sous-Marin d’Antibes CASM), procède les 10 et 12 septembre 1950 à des relevés (figures 2,3) et des prises de vue sous-marines grâce au nouvel appareil photo FOCA placé dans un caisson étanche TARZAN qu’il a mis au point (figure 6). A.Coccoz effectue un prélèvement de pierre sur un bloc qui, après analyse (on ne sait pas qui a analysé l’échantillon), révèle être du marbre de Carrare.
S’en suit une polémique par articles de journaux interposés, entre Albert COCCOZ, inventeur de l’épave, et le prince italien Alessandro RUSPOLI dit « Dado » (figure 5) qui en revendique la découverte en 1948. A noter que le prince était surtout connu pour ses participations aux folles nuits tropéziennes que pour la pratique de la plongée sous-marine.
En 1951, l’entreprise de travaux maritimes Dodin procède à la réfection du port de Saint-Tropez qui a subi des dégâts lors de la fin de la guerre de 1939/1945, les troupes d’occupations avaient dynamité les quais pour les
3

rendre inutilisables lors du débarquement américains (figure 16). Grace au matériel de levage amené sur place pour réaliser ces travaux, l’entreprise va mettre à la disposition du Club Alpin Sous-Marin et de la Direction Régionale des Antiquités Historiques sa barge pour relever les blocs de marbre qui reposent par moins de 10 mètres de fond. Ces blocs seront déposés à l’entrée du port, au phare vert (figure 17). Un élément de colonne situé trop près du rivage sera laissé en place compte-tenu du tirant d’eau de la barge de relevage. Les travaux se termineront en janvier 1952. Mais de l’épave elle-même, du fait de la faible profondeur il ne subsistait plus rien. L’archéologie sous-marine étant à ses débuts, il est possible que des éléments du navire coincés sous les blocs n’aient pas été repérés par les plongeurs de l’époque.
Philippe Diolé, dans son livre PROMENADES d’ARCHEOLOGIE SOUSMARINES (pages 135 à 147) paru en 1952 aux éditions Albin Michel, consacra un chapitre très détaillé sur ces travaux de relevage auxquels il a assisté et à l’interprétation de ces vestiges.
Anne et Jean-Pierre Joncheray dans leur livre Secrets d’épaves (pages 8087) paru en 2013 aux éditions Belin, ont rédigé un chapitre très imagé sur le « Temple englouti de Saint-Tropez ».
Si on attribuait l’origine de la cargaison à Carrare, quelle était sa destination ?
Du fait des dimensions des éléments en marbre découverts, la cargaison était vraisemblablement destinée à une ville romaine importante de la narbonnaise qui possédait un temple grandiose, c’est ce qu’avance Fernand Benoit directeur des Antiquités. Les historiens de l’époque pensent à Narbonne.

4

Joseph Rosati, conseiller municipal de Saint-Tropez et président de la Société Historique et Archéologique, dans une lettre du 1er octobre 1954 écrit: qu’une origine napoléonienne n’est pas à écarter, en se référant à une lettre du sous-préfet du Var datée du 10 juillet 1813 qui signale d’un transport par mer d’une commande de marbre faite à Carrare par le gouvernement impérial. Le convoi devait relâcher dans le port et n’en repartir qu’avec l’autorisation du Maire. La suite de cette affaire n’est pas connue et les archives du 19ème siècle n’ont pas consigné de naufrage dans cette zone!
En 1956, Vincent PERRET, qui a étudié les vestiges romains découverts à Narbonne, publie une étude : Le Capitole de Narbonne dans la revue Gallia, qui confirme qu’il y a des éléments concordant pour que la destination de la cargaison de marbre de Saint-Tropez soit Narbonne (figure 27).
Certains auteurs contemporains ont émis l’idée que cette cargaison pouvait être destinée au temple d’Auguste à Tarragone en Espagne.
Yvan Maligorne et Stéphanie Zugmeyer, tous 2 spécialistes de l’architecture antique, à partir de l’étude des blocs de marbre de SaintTropez et des vestiges du temple de Narbonne, en viendront à la conclusion que ce marbre provient probablement de Carrare et était destiné à Narbonne, cependant ils la dateraient de l’époque augustéenne où le temple a été érigé.
Ausone, vers la fin du IVe siècle, entre 388 et 394, évoque l’existence d’un temple en marbre de Paros ?? (Paros étant situé en Grèce) à Narbonne, capable de rivaliser avec celui de Rome :
Quoddque tibi Pario quondam de marmore templum tantae molis erat, quantam non sperneret olim Tarquinius Cautulusque iterum postremus et ille, aurea qui statuit Capitoli culmina, Caesar ? Te maris Eoi merces et
5

Hiberica ditant aequora, te classes Libyci Siculique profundi, et quidquid vario per flumina, per freta cursu advehitur, toto tibi navigat orbe cataplus.
Et ce temple antique de marbre de Paros, d’une si imposante magnificence, et que n’auraient méprisé autrefois, ni Tarquin, ni Catulus, ni enfin celui des Césars qui releva les combles dorés du Capitole? C’est à toi que les mers de l’Orient et l’océan des Ibères versent leurs marchandises et leurs trésors ; c’est pour toi que voguent les flottes sur les eaux de la Libye et de la Sicile : et tous les vaisseaux chargés qui parcourent en tous sens les fleuves et les mers, tout ce qui navigue dans l’univers entier vient aborder à tes rives.
Mais le capitole de Narbonne, évoqué par Ausone comme un temple en marbre de Paros (Ordo urb. Nob., 19, v. 39-44), a longtemps été associé aux découvertes du temple de la place Bistan. Cette hypothèse reste aujourd’hui non vérifiée. (Corinne Sanchez : actes du 8ème colloque historique de Fréjus-octobre 2010-HAL).
Sidoine Apollinaire (431-487 ap. J.-C.), dans son poème « Salut à Narbonne » cite la présence du Capitole :
Salve, Narbo, potens salubritate, Urbe et rure simul bonus videri, Muris, civibus, ambitu, tabernis, Portis, proticibus, foro, theatro, Delubris, capitoliis.
Salut, ô Narbonne, à la douce température, toi dont l’aspect flatte agréablement la vue, cité recommandable par les campagnes qui t’environnent, par tes murailles, par tes citoyens, par ton enceinte, par tes édifices, par tes portes et tes portiques, par ton forum, ton amphithéâtre, tes temples, ton capitole.
Dans les années 2000, Louis Pierre André architecte et archéologue, suggère que cette cargaison aurait pu être destinée à la restauration du temple grec de Marseille, mais il semblerait que l’on n’ait pas trouvé
6

suffisamment de vestiges de ce temple pour confirmer cette hypothèse (info donnée par Gaetan Congès, conservateur en chef du patrimoine E.R).
Fernand BENOIT, directeur des Antiquités Historiques propose à la municipalité de Saint-Tropez un projet pour remonter ces colonnes sur le nouveau port. Celle-ci ne va pas donner suite à ce projet. Plusieurs villes vont se porter candidates pour récupérer ces vestiges, selon les propos d’Albert COCCOZ dans un article de VAR-MATIN en date du jeudi 20 aout 1964 : « Aujourd’hui tout le monde réclame ces blocs ; la ville de Fréjus pour décorer le jardin d’accès aux Arènes ; Saint-Raphaël qui a créé un musée de la mer qui groupe les découvertes sous-marines de la région et même l’école des Beaux-Arts de Marseille pour décorer le parc de la future école qui sera installée à Lumini ». Monsieur Spoerri, promoteur de Port Grimaud demande à récupérer les marbres pour les remonter sur le site de la future cité lacustre.
En 1968, tous ces blocs seront transportés à Fréjus par voie terrestre et seront installés à proximité des arènes sous le contrôle de l’abbé BOYER et monsieur DESIRAT (figure 22).
Le 16/04/1969, ces colonnes seront inscrites à l’inventaire du patrimoine culturel.
En 1992, le dernier tambour de colonne sera sorti de l’eau car le maire de l’époque, Alain SPADA, veut créer un musée d’archéologie sous-marine à la Citadelle (figure 20). Mais ce projet n’aboutira pas et le tambour de colonne sera déposé au quartier du Pilon à la Sortie de Saint-Tropez (figure 21).
En 2005, Anne et Jean-Pierre Joncheray ont été chargés d’expertiser la zone où se trouvait la cargaison, mais rien de nouveau n’a été décelé (figure 23).
7

Au premier siècle de notre ère, un navire est parti avec une cargaison de 200T de marbre de Carrare (marmor lunensis) du port de Luni en Italie pour le port de Narbonne qu’il doit atteindre après 5 jours de navigation, la traversée s’effectuant au large et sans escales (figure 26).
Pour une charge de 200 tonnes, on peut estimer que le bateau mesurait environ 30m de long, 5 à 6 m de large et un tirant d’eau de 2,5m (figure 31). Probablement il s’agit d’un navire lapidaire (lapidarie naves) qui, selon Pline (23-79): « les négociants en marbre employaient de lourds bateaux construits à cet effet ».
Les blocs de marbre issus des carrières étaient épannelés, c’est-à-dire grossièrement ébauchés avec un surplus de matière, la forme définitive: cannelures, arrondi,…, était sculptée sur le lieu de destination afin d’éviter que pendant le transport ils puissent s’abimer.
Ce qui le fait entrer dans la catégorie d’un navire de moyen tonnage pour l’Antiquité. Certain navires, comme celui de l’épave de Giens mesurant 40m de long et 9m de large, pouvaient transporter 10000 amphores soit une charge de 400T à 500T (Tchernia-Pomey).
Ce navire, pour certains auteurs, aurait été armé par Sextus Fadius Secundus Musa, riche affranchi de Narbonne où il exerçait la profession de navicularius, qui selon une gravure épigraphique serait le mécène du Templum novum ; ce texte étant daté de 149 ap. J.-C. correspondrait à la reconstruction du temple suite à l’incendie de 145 ap. J.-C. Mais cette hypothèse est contestée par Yvan Maligorne qui pense, d’après l’étude stylistique des vestiges du temple de Narbonne, que cette cargaison était vraisemblablement destinée à sa construction un siècle auparavant.
Probablement après 2 jours de navigation le navire coula à proximité de Saint-Tropez, devant le cimetière actuel.
8

Pour quelles raisons le navire a-t’ il modifié sa route au large pour se rapprocher de la cote ?
Le golfe de Saint-Tropez n’offre pas un lieu de mouillage abrité en cas de mauvais temps. Il serait même un piège pour un navire à voile peu manœuvrant et lourdement chargé; aucun vestige de ports antiques n’y a été découvert malgré la présence de nombreux habitats romains et d’oppida sur ses rivages, toujours habités dans l’Antiquité.
D’après l’Itinéraire d’Antonin (Itinerarium Antonini Augusti), seul le sinus sambracitanus, plagia (Golfe de St-Tropez) est cité entre Forum Julii, portus (Fréjus) et Héraclea Caccabaria, portus (Cavalaire).
Pourtant Pline l’ancien y situe le comptoir massaliote d’Athénopolis (Grimaud ?) mais là aussi aucune trace grecque n’y a été trouvée si ce n’est qu’une obole de Marseille avec tête d’Apollon avec au revers une roue de char avec MA entre les rayons. Cette découverte a été faite dans l’enceinte du château de Grimaud lors de travaux de terrassement, dans les années 60.
L’absence d’épaves antiques trouvées dans le golfe n’est pas un argument permettant de confirmer les éléments ci-dessus, car, en raison de la sédimentation importante due aux différents cours d’eau qui s’y jettent, si épaves il y a, elles auraient été rapidement enfouies et, dans ces conditions, elles pourront être découvertes lors de travaux sous-marins. Ou bien alors elles ont été totalement démantelées par la houle en raison du peu de profondeur des eaux (inférieure à 20 m).
Par contre dès la sortie du golfe, on a découvert de nombreuses amphores isolées entre la balise de la Rabiou et celle de la Moutte, amphores certainement jetées par-dessus bord après usage par les navires antiques fréquentant cette zone de mouillage peu abritée mais dont on peut s’échapper rapidement en cas de mauvais temps. Une épave romaine
9

du 1er siècle ap. J.-C., située au sud de la balise de la Rabiou, a été étudiée par Anne & Jean-Pierre Joncheray de 2003 à 2006.
D’autres zones de mouillages utilisées durant l’Antiquité sont situées dans la baie de Pampelone et à l’Escalet, ces 2 secteurs ayant produit plusieurs épaves grecques et romaines.
Dans l’Antiquité la navigation ne se faisait pas toute l’année, il y avait une période de mare clausum d’octobre jusqu’à mars/avril où il était préférable de ne pas prendre la mer à cause du mauvais temps. Dans ces conditions on peut penser que notre navire est parti de Luni entre avril et septembre, période où soufflent des vents favorables en fonction du cap à suivre (P.Pomey- L’art de la navigation dans l’Antiquité) et permettant d’effectuer une traversée aux allures portantes adaptées aux voiles carrées.
Mais il n’est pas rare pendant la période estivale, que des coups de vent surviennent : le mistral qui creuse la mer au large nécessite pour un voilier de naviguer à proximité du rivage ; plus rarement le vent d’Est dont la houle ramène vers la terre.
Il est possible que ce soit la raison qui ait poussé ce voilier à se rapprocher de la terre. Celui-ci lourdement chargé le navire avait des difficultés pour se maintenir stable à cause de la houle qui le malmenait et qui embarquait des paquets de mer.
Mais à trop se rapprocher de la terre, sa quille a talonné sur les hauts fonds de la pointe des Sardinaux (figure 34). Victime d’une voie d’eau, le navire est venu sombrer devant Saint-Tropez : soit c’est un acte volontaire de l’équipage, avec un bateau à peu près manœuvrant, qui leur a permis de regagner la terre à la nage, soit c’est la houle qui a ramené le bateau ingouvernable là où il a coulé.
10

Est-ce la présence d’une villa romaine et d’un vivier contemporains (1er/2ème après J.-C.) de la cargaison (rapport de fouilles de l’association archéologique Aristide Fabre, mars 2003) situés sur le rivage sud de la pointe des Sardinaux, qui aurait pu tromper l’équipage la nuit ?
En conclusion, on peut affirmer que cette cargaison de marbre était partie de Luni en Italie et était destinée à la ville antique de Narbonne. La première idée de Fernand Benoit lancée dans les années 50 serait la bonne, tout le reste n’est qu’hypothèse.